coronavirus Sport : Comment le coronavirus va rebattre les cartes du sport mondial

ENTRETIEN. L'économiste du sport Vincent Chaudel analyse les conséquences économiques de la pandémie de coronavirus, qui donnent lieu à des luttes nouvelles. Propos recueillis par Julien Rebucci

coronavirus Sport : Comment le coronavirus va rebattre les cartes du sport mondial
terrain football

Mercredi 8 avril, un accord a été trouvé entre le syndicat UNFP (Union nationale des footballeurs professionnels) et la LFP (Ligue de football professionnel) concernant un décalage temporaire du paiement d'une partie des salaires des joueurs professionnels qui sera récupérée à l'issue de la saison. Dans le même temps, Bercy va accorder une exonération temporaire de charges pour les clubs. Comme les autres domaines, le football et plus généralement le sport français et international n'est par épargné par la pandémie actuelle de nouveau coronavirus. Économiste du sport, fondateur de l'Observatoire du sport business, Vincent Chaudel analyse pour Le Point les éventuelles conséquences économiques à venir. Si la volonté de reprendre (et de finaliser) les compétitions sportives professionnelles en suspend est partagée par l'intégralité des acteurs, il reste de nombreux points d'achoppement.

Le Point : Le football français est-il en très grand danger économique, en raison de cette crise du coronavirus ?

        Vincent Chaudel : Dans cette crise, on peut relever un danger et un problème. Le problème, c'est celui de la trésorerie. En temps normal, il y a deux mois durant lesquels les clubs font face à des dépenses sans toucher de recettes : lors de l'intersaison, en juin et juillet. Les clubs y sont habitués. Sauf que cette période est précédée de celle où intervient l'encaissement de toutes les sommes prévues (sponsoring, droits télé, billetterie, etc.)      

 

 

Or, là, cette période arrive aux 3/4 de la saison et il reste donc un quart de la recette qui n'est perçu quand les dépenses, elles, ne sont pas modifiées. D'où le problème de trésorerie, sachant que Canal+ et beIn Sport ont refusé de payer, le 5 avril, l'échéance prévue des droits télévisés – 110 millions d'euros pour Canal+ et 42 millions d'euros pour beIn Sport. C'est une décision qui peut se comprendre, mais qui crée un problème de trésorerie.

 

Le danger, c'est de se retrouver dans une situation économique compliquée, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, les dépenses des clubs sont « certaines » alors que l'accord énoncé est « temporaire ». Quand vous êtes un joueur et que vous avez signé pour un salaire de X euros par mois durant Y années. On ne peut pas vous forcer à diviser cette somme par deux, par exemple… C'est pourquoi l'UNFP a répondu qu'elle était d'accord, mais de façon temporaire. Lorsque le championnat reprendra, les joueurs récupéreront leur salaire manquant.

Les recettes, elles, deviennent incertaines, bien que du côté des droits télévisés, l'arrivée de Mediapro peut avoir tendance à rassurer les clubs. Ce que je crains, dans cette période post-coronavirus, c'est la santé du sponsoring sportif. Certains clubs ont des contrats pluriannuels, comme le PSG avec Accor… Mais beaucoup d'autres n'ont que des contrats à l'année. Et les sponsors sont avant tout des entreprises qui sont touchées par cette crise. À de rares exceptions (Deliveroo, Uber), elles souffrent terriblement. Quand le sport va repartir, vont-elles continuer à investir dans le sponsoring ?

En moyenne, à combien s'élève la part des droits télé dans le budget d'un club de Ligue 1 ?

La moitié du budget grossièrement. Ça dépend bien entendu des clubs et de ce que vous prenez en compte. On se situe entre 40 et 50 % selon l'intégration ou non des revenus issus de l'achat/vente de joueurs. L'année dernière – qui était une excellente année – cette balance était positive de 278 millions d'euros sur l'ensemble des clubs de Ligue 1, ce qui représentait plus d'un tiers des droits télévisés (estimés à un peu plus de 750 millions d'euros).

Or, on peut s'inquiéter de cette partie de revenus. Selon les options présentées par l'UEFA, au moment où l'on se parle, il y a de fortes chances que le marché des transferts ne se réduise cette année à un seul mois, voire 45 jours au maximum de négociations.

Certains clubs français, qui ont choisi pour stratégie économique l'achat et la revente de joueurs risquent donc d'être particulièrement touchés. Peuvent-ils tout simplement faire faillite ?

Trois clubs de Ligue 1 ont en effet opté pour le modèle dit de « trading » de joueurs en France : MonacoLille et Bordeaux. Il s'agit de cibler et d'acquérir des joueurs à bas prix, mais à haut potentiel pour les revendre après un an ou deux. On pourrait ajouter Lyon, mais le club ne mise pas sur ce seul modèle économique.

Monaco devrait s'en sortir. Même s'ils ont fait plusieurs erreurs de recrutement dernièrement, ils ont amassé un important trésor de guerre de plusieurs centaines de millions d'euros ces cinq dernières années. Lille a réalisé une super saison l'année dernière, leur permettant d'accéder à la Ligue des champions (LDC), mais surtout de se sauver devant la DNCG (la Direction nationale du contrôle de gestion qui contrôle chaque année le bilan des clubs pour leur permettre de s'inscrire aux compétitions). Dans ce contexte, le club n'a pas beaucoup de marge, mais l'issue de cette saison pourrait leur garantir un sursis, s'ils accédaient de nouveau à la LDC. Lille se doit donc de générer du cash pour éviter de se trouve en zone d'alerte. Par chance pour eux, la dynamique sportive du club, au moment de l'arrêt du championnat, était au rendez-vous – avant la suspension du championnat de Ligue 1, le club pointait à la quatrième place, à un point du podium.

En revanche, je suis très inquiet pour Bordeaux qui se trouvait d'ores et déjà dans une situation délicate avec des tensions chez les actionnaires et un modèle basé sur le trading qui n'a pour l'instant pas porté ses fruits. De plus, ils n'ont pour le moment pas de joueurs à haute valeur ajoutée sur le marché des transferts et végètent dans le ventre mou de la Ligue 1. La situation du club est de fait très préoccupante.

D'autres clubs sont-ils en danger ?

La situation de Toulouse est à suivre également de près. Ces dernières semaines, son président, Olivier Sadran, était entré en discussions exclusives avec des investisseurs chinois pour vendre le club, actuellement dernier du classement. À l'heure actuelle, je ne sais pas s'il a eu le temps de signer quoi que ce soit avant l'arrêt des compétitions… Quoi qu'il en soit, la situation actuelle ne tend pas à faciliter les choses…

La Fifa souhaite étendre le mercato jusqu'à la fin de l'année civile 2020, une hypothèse rejetée en bloc par l'UEFA. Pourquoi ?

L'UEFA ne veut évidemment pas entendre parler de ce scénario, elle qui vit en grande partie grâce aux recettes de la Ligue des champions (LDC). Un mercato allant jusqu'en décembre remettrait en cause son modèle économique. Et elle n'a pas envie de changer son modèle actuellement…

Que propose-t-elle contrepartie ?

L'UEFA a proposé la date limite du 3 août pour les transferts, puis de terminer les coupes d'Europe actuelles au mois d'août. On reprendrait ensuite les compétitions nationales mi-septembre et la LDC, à mon avis, début octobre. En gros, on accuserait 15 jours de retard par rapport au calendrier actuel, ce qui n'est pas très grave et facilement absorbable. Avec cette option, on risque toutefois d'observer une importante déflation des transactions cette année, qui jouerait davantage en faveur des clubs acheteurs, au détriment des vendeurs.

Cette crise de coronavirus met-elle en lumière la guerre que se livre l'UEFA et la Fifa ?

L'UEFA et la Fifa ont longtemps fonctionné de concert sous l'égide de Sepp Blatter et Michel Platini. Mais les relations ont commencé à se déliter à la fin des années 2000, quand l'UEFA, se développant économiquement, a commencé à discuter l'hégémonie de la Fifa. Le point d'inflexion de cette crise était indubitablement l'éclosion du Fifagate. Depuis, ces deux acteurs se regardent en chiens de faïence.

Chacun est dans son rôle actuellement. La Fifa souhaite réaffirmer son hégémonie institutionnelle sur le football international. De son côté, en déplaçant l'Euro en 2021, l'UEFA a débloqué la situation pour cette année, mais en bloquant celle de l'année prochaine… D'autant plus que les JO auront lieu à la même période. L'importance mondiale de ce rendez-vous fait qu'on ne pourra pas adapter les dates du Championnat d'Europe en fonction de celles des championnats de football national.

Dans cette guerre entre les deux instances, l'UEFA joue la double carte de l'économie des ligues nationales et de l'économie européenne pour poursuivre la redistribution économique. La Fifa place le curseur au niveau mondial.

C'est-à-dire ?

On critique beaucoup les transferts dans le foot pour plusieurs raisons : on y observe des acteurs parfois peu recommandables, des sommes démesurées s'échangent, etc. Mais, en même temps, c'est un mécanisme de redistribution des puissants vers les faibles, de l'Europe, où se trouve le poumon économique du foot, vers le reste du monde. C'est un outil de régulation naturel, car beaucoup de clubs sud-américains, par exemple, ne vivent que du transfert de leurs joueurs vers les clubs européens. La Fifa peut donc dire aux clubs : « Prenez jusqu'à la fin de l'année civile pour effectuer vos transactions. »

Mais elle oublie au passage que ce sont les clubs européens qui sont acheteurs. Et s'ils ne sont plus dans une bonne situation, la durée du mercato peut être rallongée à l'envi, cela ne changera rien. Toutefois, la Fifa a une autre carte sous le coude : la prochaine Coupe du monde, en 2022, au Qatar, se jouera aux mois de novembre et décembre. Elle peut très bien déclarer – ce qu'elle n'a pas fait à l'heure où l'on parle – qu'elle souhaite réorganiser les calendriers nationaux pour coïncider avec cette future compétition. Sans oublier sa volonté de créer une Coupe du monde des clubs, sorte de LDC mondiale, pour venir concurrencer l'UEFA sur son propre terrain.

Pour conclure, si cette guéguerre entrave de trop le business des clubs, cela va rouvrir la porte au spectre d'une ligue fermée ; les clubs vont s'organiser entre eux dans leur coin.

Justement, ce conflit ne pourrait-il profiter à un troisième acteur, l'ECA (Association des clubs européens) ?

Si l'on regarde dans l'histoire du sport professionnel, c'est comme cela que l'Euroligue de basket s'est monté ou que la Premier League de football a pu s'émanciper de la Fédération anglaise. Des périodes de tensions peuvent ouvrir des portes dans lesquels certains s'infiltrent et se développent. Il y a toujours des opportunités dans les situations de crise.

Quand on lit son patron Andrea Angelli (qui est également président de la Juventus Turin), le 26 mars déclarer : « Nous sommes confrontés à une réelle menace existentielle… », il y a de quoi se poser des questions. Pose-t-il les premières pierres d'une nouvelle organisation ?

Je pense sincèrement qu'il est loin du premier coup de pelle. Peut-être que certains clubs pensent pouvoir profiter de cette crise pour générer plus d'argent dans une ligue fermée. C'est un vœu pieux de clubs comme la Juventus Turin, le Bayern Munich, le Real Madrid ou le FC Barcelone depuis longtemps. Des clubs très forts institutionnellement. Mais il va leur falloir monter un modèle très rapidement et ce n'est peut-être pas la meilleure période pour le faire… Car les recettes de droits télé pour l'année prochaine sont déjà connues. Dans le contexte actuel économique, j'ai du mal à voir comment certains clubs pourraient se lancer dans une initiative sans ces garanties de revenus. À mon avis, beaucoup appliqueront la maxime « Un tiens vaut mieux que tu auras » au détriment d'un grand saut dans le vide.

Vous parlez de recettes certaines avec l'arrivée en France du diffuseur Mediapro ? Mais est-on sûr qu'ils payent si le produit n'est pas là ?

Jaume Roures a affirmé jeudi dans L'Équipe que « Mediapro est prêt à diffuser la fin de la saison ». J'analyse cette prise de position comme un exercice de communication : un message envoyé aux clubs français qui se voudrait rassurant après une entrée sur scène assez inquiétante ces derniers mois.

Il n'empêche, j'étais déjà peu confiant sur les chiffres annoncés avant le confinement – Mediapro envisage 3,5 millions d'abonnés pour un abonnement à 25 euros par mois. J'ai toujours aujourd'hui un doute sur la stratégie de Mediapro consistant à acheter si cher des droits sur une durée si courte de quatre ans. Il a fallu entre sept et huit ans à beIn Sport pour atteindre les 3,5 millions d'abonnés au prix de moult efforts. Mediapro va connaître des premières années de déséquilibre économique, cela paraît inévitable. Ce qui ne fera qu'augmenter le chiffre à atteindre pour être viable à terme… Peut-être vont-ils pouvoir compenser ces pertes par la revente partielle de droits à d'autres acteurs médiatiques, ça reste encore flou. On s'est tous réjouis de ce deal, mais on s'est tous interrogés sur le montage qui suivra…

Reste que dans le contrat, ils doivent faire une chaîne et on n'a toujours aucune information là-dessus. La seule chose positive, c'est que le championnat devant repartir mi-septembre plutôt que début août, ils ont un mois et demi de délai en plus pour monter leur équipe et leur plan commercial. Cette contrainte est un avantage pour eux si l'on est optimiste.

Hormis la Ligue 1, quelles sont en France les compétitions sportives en danger ?

Il y a les sports télédépendants et les autres. Pour les premiers, le sujet va être de savoir s'ils vont avoir lieu, même reporté, comme Roland-Garros en tennis. Prenons l'exemple du tournoi des Petits As, à Tarbes. C'est un tournoi important où l'on repère les champions de demain. Ce n'est pas pour autant un tournoi télédépendant ; son problème va se résumer à s'assurer que les entreprises qui financent habituellement son déroulement vont pouvoir continuer.

Mais un tournoi comme Roland-Garros se révèle au contraire problématique. L'argent généré par cet événement majeur du tennis français et international pèse pour 80 % des revenus de la Fédération française de tennis. C'est donc ce seul tournoi qui permet de financer les ligues, les clubs et cadres techniques. S'il est annulé, la pyramide fédérale du tennis français s'écroule. Et il faut le déplacer à un moment où vous serez sûr qu'il soit diffusé. Sans diffusion pas de sponsor. À l'inverse, Wimbledon a totalement annulé son édition 2020. Mais il y a une grande différence, c'est un tournoi privé, organisé par un club. S'ils ont un accord avec la fédération anglaise de tennis, les enjeux sont moindres pour la vitalité du tennis britannique.

Parmi les sports diffusés, il va y avoir également un problème avec le rugby. Le Top 14 se divise en une saison régulière et une phase finale. Or, c'est cette dernière qui rapporte le plus d'argent (billetterie, droits télé, festivités, etc.). C'est donc vital là aussi pour le rugby que les phases finales se jouent cette année.

Le ballon ovale pose un problème supplémentaire : au basket-ball, vous pouvez jouer tous les jours, vous pouvez jouer tous les trois jours au football. Mais au rugby, il faut cinq à sept jours d'arrêt entre deux matchs, compte tenu des chocs physiques plus importants. De plus, il faut prendre en compte la période de réathlétisation après cette période de confinement forcée. Enfin, tous les ans, fin juin début juillet, la sélection nationale organise une tournée dans l'hémisphère sud. Ce qu'on ne sait pas ou peu, c'est qu'elle est vitale pour les fédérations du Sud, notamment l'Australie, déjà frappée par les incendies cette année… Tous ces éléments font que la finalisation de la saison de Top 14 fait partie des événements les plus compliqués à accomplir après cette crise du coronavirus.

Sourse : Lepoint.fr